Libérez les assos !

La vie est précaire, mais celle des associations encore plus ! Elles ignorent bien souvent au printemps si elles bénéficieront de crédits pour l’automne…

Et c’est une manière de les affaiblir : comment peuvent-elles émanciper les gens, aider à leur bien être, alors qu’elles luttent pour leur propre survie ? Courant après les financements et les dossiers à remplir ? 

« Avant, on avait des financements pluriannuels, qui couraient sur trois ou cinq ans. Maintenant, c’est annuel, tous les ans on doit remplir les dossiers, répondre à des appels d’offres ou des appels à projets… »


 D’urgence, il faut sortir de cette précarité.

Pour les salariés, évidemment : « A la fin de l’année, pendant deux mois, on ne peut pas payer les salaires. Comment vous voulez travailler avec sérénité ? On est d’abord préoccupés par notre survie. » Des salariés qui enchaînent service civique, CAE, CUI, emplois solidaires, adultes relais, etc., en des « carrières » qui peuvent durer vingt années.

Pour les gens, également : « Une année, j’ai calculé, j’ai eu 86 dossiers à remplir ! » remarque le directeur d’une Maison pour Tous. C’est autant de temps, d’énergie, qui n’est pas consacré au public, aux bénévoles de l’asso. « On passe plus de la moitié de notre temps sur l’ordinateur, à rentrer les fiches pour l’autoévaluation. Ca se technifie, donc on doit faire appel à des spécialistes du dossier… On va recruter un profil ‘expert’ plutôt qu’un véritable animateur. »

Mais aussi, plus largement, pour la démocratie.

Au-delà des objets variés (sportifs, culturels, sociaux, etc.), les associations me paraissent avoir, dans la société, une fonction commune : faire entendre une autre voix. Celle des gens. Celle de la « société civile ». Servir d’alerte. Faire remonter, des doléances, des attentes, vers les politiques, vers les mairies, les départements, les régions, les ministères.

Comment le faire alors qu’elles sont prises à la gorge ? alors que l’avenir est suspendu à un financement de ces mêmes politiques, maires, départements, régions, ministères ?

« On a plutôt intérêt à prendre la photo avec le maire, à mettre le maillot, à signer leur papier… Et moi, en privé, je ne peux pas manifester, contre la Loi Travail par exemple : je suis représentant d’une structure, il ne faudrait pas que je sois repéré ! »

Voilà quel doit être, en la matière, notre impératif : émanciper les assos. Pour qu’elles émancipent à leur tour les jeunes, les vieux, les gens…


 Comment financer tout ça ?

Mais où trouvera-t-on l’argent pour financer cet investissement ? Durant les cinq dernières années, l’Etat a trouvé des milliards en pagaille pour d’autres choix, d’autres priorités.

Le président Hollande et son ministre Emmanuel Macron ont ainsi mis en œuvre le Crédit Impôt Compétitivité Emploi : 22 milliards d’euros sont délivrés, chaque année, aux entreprises. Trois fois le budget de la Justice, trente fois celui de la Jeunesse et des Sports…

Et pour quels résultats ? D’après un rapport du Premier ministre, ce CICE aurait permis de « créer ou sauver 100 000 emplois ». Soit 200 000 par an et par emploi, près de 20 000 € par mois ! La moitié de ces crédits sont partis, directement, dans les caisses des multinationales… C’est un immense gâchis mais que, dans un délire collectif, ni Macron ni Fillon ni Le Pen n’envisagent d’arrêter. (Hamon le conditionne, Mélenchon le supprime.)
A la place, c’est plus de 600 000 postes (dans les associations, dans l’Education, dans les hôpitaux, etc.) qu’on pourrait créer. Avec une plus grande utilité sociale. Avec plus d’efficacité contre le chômage, également.


 Austérité, pour qui ?

Depuis 2014, l’Etat a réduit de 11 milliards ses dotations aux collectivités. Et à qui, en priorité, mairies, départements, régions, font payer cette austérité ? Aux pauvres d’abord (voir le jeu de massacre du Conseil départemental sur les cantines, les cars scolaires, les auxiliaires de vie sociale, les centres médico-sociaux, etc.). Aux associations, ensuite : les subventions dans les communes baissent ainsi de 10 à 15 %... et ça, pendant les élus appellent les assos à participer à un « sursaut civique » !

C’est tout le tissu associatif qui est en péril.


 Nos propositions :

1. Revenir à des contrats pluriannuels (trois ans, cinq ans, ou dix ans), afin d’offrir une visibilité et d’alléger la charge administrative.

2. Destiner des subventions au « fonctionnement », et pas seulement à des actions. Pour, en priorité, sortir les salariés de la précarité.

3. Relever le budget du ministère de la Jeunesse et des Sports, de la politique de la ville et du droit des femmes.

4. Relever les budgets des collectivités territoriales en matière d'emploi, de formation, d'action sociale et /ou culturelle et sportive

5. Construire un véritable « statut du bénévole associatif ». Avec, par exemple, des « décharges horaires » pour les présidents, tout comme il existe des décharges pour les syndicalistes ou les élus.

Ce document fait suite à une réunion « laboratoire » et à des rencontres avec des associations issues du milieu rural et des quartiers dits « sensibles » : des dirigeants de clubs sportifs, de centres culturels, d’associations sociales, de fonctionnaires de la Jeunesse et des sports.

Nous nous appuyons sur leurs expériences, sur leurs témoignages, mais les mesures proposées nous sont propres.


 Choses entendues 

« De ‘partenaire’, on est devenus prestataire. Avec des appels d’offres, des dossiers à remplir, de grosses complications… »

« Avant, on remplissait un dossier pour récupérer 10 000 €, maintenant c’est 2 000 €… »

« La subvention va à celui qui aura le plus tordu son dossier, l’âge du public, le profil des personnes, les activités, le rapport à l’emploi, pour que ça rentre dans leurs clous. »

« On fait de l’auto-évaluation, qui est un mensonge intégral : ce que je fais est très bien, mon usage de l’argent public est parfait. Si je me remets en question, je me mets en danger : les tutelles ne vont pas comprendre. »

« Nous, notre collectivité nous renvoie vers les grosses entreprises, les fondations. Mais on n’a pas envie d’aller voir Eiffage ou Vinci. Et elles, ça marche une année, c’est du one-shot. »

« Depuis 1994, on n’a que des emplois aidés. On a la tête dans le guidon, on songe à notre survie et non au développement. Et c’est à se demander si ce n’est pas calculé : pour qu’on reste petites. »

« Tu recrutes en service civique, puis le gars passe en emploi d’avenir, CUI, et puis à partir du moment où il a plus 25 ans, où il n’habite pas en ZUS (zone urbaine sensible), où ses parents ne sont pas au RSA, y a plus rien pour lui. Faut que ça rentre dans une case. »

« Les ‘Hauts de France’, ça nous a vachement touchés. On sent l’éloignement. On n’a plus d’interlocuteur, juste des lignes téléphoniques, des standards qui ne répondent pas. »

« Avant, on avait un directeur à nous, il nous protégeait. Mais notre supérieur hiérarchique, maintenant, à la Jeunesse et aux Sports, c’est le préfet. Et lui, si on aide les gens à réfléchir, à protester, ça ne lui convient pas. Lui, son but, c’est le maintien de l’ordre public. »

« Quand on met les gens dans une forme de ‘prise de pouvoir’, on a énormément de bâtons dans les roues. Aussitôt que la parole se libère, elle est brisée. »