Mory-Ducros : « Pourquoi vous ne parlez pas de nous ? »

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« Vous parlez des Whirlpool, des Goodyear, des Parisot, des Abélia, mais pourquoi vous ne parlez pas de nous ? ».

C’est Claude et Patrice, des quinquas, qui nous ont reprochés ça. Alors, on a pris rendez-vous avec eux : qu’est-ce qu’ils voulaient nous raconter ?

« On était chauffeurs chez Mory-Ducros, de 1980, tous les deux, jusqu’à la fermeture, en 2014. Ils ont supprimé l’agence d’Amiens, elle se trouvait à la Zone, y avait quand même 75 personnes qui desservaient le département. En France, on était 5000.

- Ils ont tout liquidé d’un coup ?

- Non, ils ont commencé par la moitié, en 2014. Mais ils ont prévenu : ‘Si vous manifestez, si vous faites grève, on licencie les 5000.’ En plus que Monsieur Montebourg, celui-là on le tient, il nous a servi la même leçon, de ‘sagesse’, de ‘responsabilité’, qu’il ne fallait pas nuire au reste de l’entreprise. C’est pour ça qu’il n’y a pas eu de mouvement important. Le mot d’ordre, c’était : ‘restez chez vous !’

- Mais ça n’a pas sauvé la boîte ?

- Non. L’année d’après, ils balançaient tout. La deuxième moitié. Tout ça, c’était un truc de l’actionnaire, Arcole.

- Et vous le regrettez, qu’il n’y ait pas eu de mouvement ?

- Bah oui. Déjà, on aurait peut-être touché plus d’extra-légale, là ils nous ont donné 15 000 €, au bout de 34 années de boutique. Surtout, on a perdu nos droits à la retraite. Parce que, normalement, dans le transport, comme c’est pénible, on a le droit de partir à 57 ans, c’est le CFA, le Contrat de Fin d’Activité. Mais là, comme on a changé de branche, comme ça s’est fait sous la pression de l’Etat, rapide rapide rapide, les syndicats n’ont pas négocié ça. Ils auraient pu.

- C’est comme une double peine, alors ? Non seulement vous êtes virés, mais vous prenez une rallonge pour la retraite ?

- Voilà.

- En revanche, excusez-moi, mais c’est normal qu’on ne parle pas de vous, vous ne pouvez pas nous le reprocher : si les salariés eux-mêmes ne se bougent pas, c’est pas nous qui allons le faire à votre place ! »

Claude et Patrice opinaient.

« Y a pas eu un jour de grève ?

- Non.

- Un feu de palette ?

- Non. ‘Faut pas, faut pas…’, nous disaient même nos délégués. On nous a jetés, même pour l’honneur on n’a pas réagi…

- C’est comme si vous aviez consenti à votre propre meurtre ?

- Voilà.

- Comme si vous en étiez les complices… Mais vous accepteriez qu’on tourne une petite vidéo ?

-  Ca serait compliqué…

- Ou de grimper sur une estrade pour raconter ça ?

- C’est difficile, on a retrouvé un employeur, en CDD…

- Vous faites quoi ?

- De la logistique. On aurait pu retrouver dans le transport, peut-être, mais le secteur est devenu fou. Ils nous demandent des 12 h par jour, des 60 h par semaine, avec la concurrence de l’est. Je bossais chez Valeo, dans les entrepôts, je voyais les express polonais, roumains, qui chargeaient, qui déchargeaient… A 55 ans, on n’a pas envie de replonger là-dedans, on ne sera plus ‘compétitifs’. On a fait de l’intérim, là on est en CDD, plus ou moins fixés dans des boîtes… »

J’en ai marre.
Je rencontre une dame qui travaille au RSI, le truc des artisans, qui me livre des documents et tout, mais qui ne veut pas témoigner parce que ceci cela. Idem dans une chaîne de supermarchés, faut pas livrer le nom de l’enseigne, ni des caissières. Idem pour un gars, dans une usine que vous ne saurez pas laquelle. Idem, encore, au Secours populaire, la double peine de la misère, la misère et la honte de la misère. C’est tout un monde souterrain qui ne veut pas, qui n’ose pas se dire, motus et bouche cousue, c’est toute une France invisible et qui se rend invisible, qui ne désire pas surgir. Règne de la peur, peur du chômage, de la sanction, peur aussi du regard des autres, la peur et les mille lâchetés qu’elle entraîne.
J’ai envie de me prendre pour le pape Jean-Paul II : « N’ayez plus peur ! »

Et je leur dis ça, à Claude et Patrice, que si je suis élu, je parviendrai peut-être à lever cette Peur, que eux viendraient témoigner plus facilement auprès de leur député, et qu’ils s’afficheraient, et que si ça leur crée des ennuis, dans leur taule, qu’on ira voir le directeur avec l’écharpe, avec les gens, avec l’inspecteur du travail, et que ça remettra un peu les pendules à l’heure.
Ils approuvent, eux.

« Comme Gremetz faisait », énonce l’un.

Gremetz qui, avec plein de défauts, mais a aussi laissé ce souvenir.

J’aurais envie d’aller plus loin, là, dans ce texte, dans ma réflexion, dans mon utilité de député, mais je dois courir au local, je dois jeter un œil à des tracts, je manque de temps pour lire des livres de psychanalyse. Je n’ai jamais vraiment lu de livres de psychanalyse. Et pourtant, là, je me sens une fonction pas loin de ça, qui tourne autour de la parole.
Puisque je citais le pape, je peux bien aussi me faire l’Evangile : « Au commencement était le Verbe. »
Au commencement de la démocratie aussi, me semble-t-il, se trouve le Verbe.
Or le Verbe est aujourd’hui enchaîné, contrôlé, surveillé.

Et je crois que tel est mon rôle : libérer ma parole pour libérer la vôtre.
Non pas pour dire tout et n’importe quoi, une logorrhée, un comptoir permanent. Au contraire, peu mais bien, les mots qui vont à l’âme, à l’os, au nerf, pour qu’à votre tour, camionneurs de chez Mory, ouvriers de chez Whirlpool, soignants de l’hôpital, vous prononciez les mots qui vous rongent, qui pourrissent en vous, que vous les exprimiez, exprimer au sens littéral, que vous les poussiez dehors, comme un poids, comme une douleur, comme une tumeur.

Allez, je file.