"Mon biquet ! Mon biquet !"

 

« L’usine à vieux, j’appelle ça. »

Brigitte a déménagé son salon dans la salle à manger : la télé, les chaises, le fauteuil, etc., pour que ses voisins matent Merci patron ! tout confort. Dans la pièce d’à côté, vidée, nous, durant le film, on murmure :

« Je travaille en maison de retraite. Ca dépend de l’hôpital, et c’est la cata. On est trois aides soignantes pour 85 patients !

- Est-ce que, par moment, vous avez le sentiment d’être à la limite de la maltraitance ?

- Mais c’est quotidien !

- Par exemple ?

- Eh bien, là, on a une épidémie de gastroentérites, avec quand même 26 cas. On n’avait pas de médicament, pas de désinfectant, rien pour se laver les mains, donc, forcément, en trois jours, c’est passé de cinq malades à plus d’une vingtaine. J’ai fait des pieds et des mains, les agents techniques se sont débrouillés, ils ont pris leur voiture, et ont finalement trouvé du produit…

Mais dans cette crise, je pourrais te raconter une petite histoire, anodine, banale pour nous. On a un couple de vieux. La femme a fait un AVC, elle est en fauteuil roulant, et elle souffre de crises d’angoisses. La seule manière de la calmer, c’est son mari, il n’y a que lui qui puisse l’apaiser. Or, là, son mari a attrapé la gastro, donc on l’a mis à un autre étage. La dame appelle au secours, elle est dans le couloir à crier : ‘Mon biquet ! Mon biquet ! Où tu es passé mon biquet !’ Ca peut paraître drôle, comme ça, mais il faut l’entendre avec sa voix, complètement désespérée : ‘Mon biquet ! Au secours mon biquet !’

J’aurais un peu de temps, je lui mettrais un masque, je l’emmènerais à l’étage, qu’elle voit son mari, ça l’apaiserait. Mais non, là, je cours, je cours, je ne peux pas perdre une demi-heure. Alors, elle pleure toujours : ‘Mon biquet ! Mon biquet !’

- Et vous arrivez à travailler avec ça ?

- On met en place des mécanismes de défense. Les jeunes ont du mal à tenir. »

Je voudrais dire plusieurs choses, là.

D’abord, c’est bête, mais je vais le mentionner quand même : ma fierté d’être ce soir chez Brigitte et son fils, qu’ils aient poussé les meubles pour moi, fait du porte à porte dans le village, beurré des toasts pour les invités, acheté des bières du Nord, et que Lucas confie : « Avant Merci patron !, je n’ai jamais fait de politique », et qu’il s’engage dans notre campagne, et sa mère avec.

Je suis là pour ça.

Comme reporter, mais aussi comme candidat, comme journaliste : pour aller chercher ces paroles d’une « France d’en bas », ou du milieu, pour les faire remonter, pour les faire éclater dans les médias ou à l’Assemblée comme des instants de vérité.

Je suis là pour en faire de la politique, aussi.

C’est-à-dire, pour lier ce témoignage à d’autres faits :

Au Traité de Maastricht, qui limite les déficits publics à 3%, vis encore resserrée à 0,5% par le TSCG, dit « traité Sarkozy-Merkel », signé par Hollande.

Au CICE, Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi, vingt milliards d’euros délivrés chaque année aux entreprises, à l’aveugle, inutilement – l’équivalent, à peu près, de 500 000 postes d’infirmières, ou d’instituteurs.

A l’impôt sur les sociétés que, discrètement, en cette fin d’année 2016, le gouvernement vient encore de baisser, autant de milliards qui manqueront dans les caisses de l’Etat.

A François Fillon qui, après l’austérité socialiste, promet la cure de droite, 600 000 fonctionnaires en moins, soit 6 000 sur la Somme, six Goodyear, dans quels hôpitaux, dans quelles écoles, compte-t-il les enlever ?

Bref, il faut toute une chaîne de causalités, de complicités, pour qu’une aïeule en arrive, dans un pays riche comme la France, et qui jamais n’a été si riche, à crier « Mon biquet ! Mon biquet ! » en vain, devant des aides-soignantes qui, parfois, n’ont plus le sentiment ni d’aider ni de soigner…