Médias : passer le réel en contrebande

Je causais mardi matin sur France Inter.
Au milieu de Macron, de mon Smic, de la cravate, de la France insoumise, etc., j'ai réussi à évoquer Laetitia, mère d'un enfant autiste, et c'est souvent comme ça, dans les médias: j'ai l'impression de passer l'essentiel comme par effraction, en contrebande. Mon essentiel, c'est-à-dire les vies que je croise, les voix que je veux faire entendre, les visages que je veux donner à voir.

C'est que je suis interrogé par cette espèce étrange, pas seulement le "journaliste" mais pire: le "journaliste politique", passionné par ces autres animaux étranges, les "hommes politiques", vibrant pour leurs moeurs, les joutes qu'ils se livrent, leurs grandes déclarations, leurs petites phrases, eux qui quotidiennement éclipsent les hommes tout court.

Ces vies, ces voix, ces visages... "Ca n'est pas la fonction de député", j'entends dire. Mais quelle est la fonction d'un député de l'opposition, qu'on m'explique? De siéger patiemment dans l'hémicycle, pour constater, vote après vote, qu'il est constamment battu, pour vérifier qu'il appartient bien à la minorité de l'Assemblée, pour déposer des amendements bien vite rejetés? Soit, ça fait partie du taf. Mais pour nous-mêmes, il nous faut agir ailleurs, chercher de l'air à l'extérieur, se fabriquer une autre fonction, d'animateur de démocratie, avec la légitimité (certes partielle, certes contestable) que nous a accordée un scrutin.

Je ne vais pas le théoriser ici, à l'occasion d'un retour chaotique en train (oui, on mènera l'enquête sur la ligne Paris-Amiens...), mais je crois à la vertu subversive du témoignage, de cette réalité qui ne se plie pas aux discours d'en haut, qui ne rentre pas dans les cases, toujours plus bordélique, plus revêche, que les Grands Principes déclamés.

Dans notre société pourrie d'images, de caméras, de micros, bizarrement, on l'aperçoit si peu le réel, le réel populaire faudrait-il ajouter. Une nuée d'artistes, d'entrepreneurs, de chercheurs, d'élus, de gens qui réussissent (pour causer le Macron), monopolisent les antennes, et bien souvent pour parler d'eux-mêmes. Un syndicaliste se glisse dans la lucarne, à la rigueur, à l'occasion, mais dont la parole a appris, là aussi, à se calibrer, à se surveiller. A quand la dernière interviou, au hasard, d'un égoutier? Et pourtant, sans eux, sans leur quotidienne plongée dans le merdier de nos sous-sols, nos villes auraient belle allure! Et une femme de ménage? Ou une coiffeuse? Ou une AVS?

Dans ce vide de réel, il suffit alors, parfois, d'une vie, d'une voix, d'un visage, et la bulle médiatique éclate, comme saisie de surprise.
"Ca existe?"
"C'est donc ça?"
Ainsi des Klur de mon Merci patron! On le savait bien, dans l'absolu, que ça existait, cette misère près de chez nous. Mais c'est donc ça, ces voix, ces vies, ces visages, non plus un chiffre, non plus un concept en -isme ou en -té. Et dans les salles de ciné, combien de centaines, combien de milliers d'hommes et de femmes ils ont bouleversés? Combien de certitudes ils ont bousculés, plus efficacement qu'un nouveau pamphlet contre le néolibéralisme?
C'est le même surgissement du réel que je tente, à mes passages médias, et souvent j'échoue, mais j'essaie, j'essaie de porter un "Klur" jusqu'aux studios radio, une "Laetitia" jusqu'aux plateaux télés. Puisque eux, directement, n'y accèdent pas: que je sois un porte-voix.

Il y autre chose enfin, quant à mon ton (mais après ça j'arrête de gloser): le pari que la parole libérée libère. Face aux micros, je m'efforce de causer librement (faussement librement peut-être mais quand même), ou même en meeting avec décontraction (calculée à coup sûr), dans un style tout sauf tribun.

Pourquoi? Parce que, le premier truc que j'espère produire, en face de moi, c'est une libération de la parole. Que les gens parviennent, dans les quartiers, dans les campagnes, à dire leurs colères, leurs espoirs, leurs douleurs, à se dire. Je me trompe peut-être, juste une intuition, mais je me demande: quelle émancipation on peut obtenir, quel mouvement on peut bâtir, sans ça d'abord, sans ces coeurs qui s'ouvrent comme pour une purge? Une révolution, ça ne commencerait pas par là, par des langues qui se délient? Et lorsque je déclenche ça, lorsque se lance le flux, même un flux confus, fangeux, j'ai l'impression d'avoir rempli un bout de ma mission.

Bref, ces idées, ça reste confus et fangeux dans ma tête aussi.
Quand Macron nous laissera un répit avec ses ordonnances, je voudrais profiter de l'été pour potasser un peu de psychanalyse: la parole comme outil de libération. (Si vous avez des conseils de lectures, je suis preneur.)

Après ce long soliloque, une mini-tranche de réel chez Laetitia (on l'appellera comme ça), mère de "Quentin, 12 ans, autiste modéré", et en attente d'une place en IME.

"Je vous lance un 'au secours!'" m'avait-elle averti.
"Dès la maternelle, il a redoublé deux fois. On se disait: 'il a du retard', mais les enseignants ne s'affolaient pas non plus. D'après eux, il fallait que je me détache, que je le mette dans des centres, dans des clubs.
Au primaire, c'était pareil. Ils l'ont orienté vers une Clis, mais il a connu un blocage pendant trois années: 'Maman, je ne suis pas comme eux'. Je lui faisais venir une prof à domicile, quelques heures dans la semaine, et il a finalement appris à lire.
'Fallait couper le cordon ombilical', on me disait. Et puis, il y a deux ans, une psy a diagnostiqué de l'autisme. Maintenant, on me culpabilise à l'inverse: j'ai coupé le cordon trop vite! L'enfant n'arrive pas à suivre!
Ca a des conséquences. Pour m'occuper de lui, il a fallu que j'arrête de travailler. J'étais en usine. Et puis, fatigué, le papa est parti, comme si j'étais pas crevée moi!
Je vous ai envoyé un message parce que là, c'est plus possible, je vais craquer. Je vous lance un au secours. Moi aussi, il va falloir m'envoyer bientôt en maison de repos! Je me sens enfermée. Je lui consacre tout mon temps, je m'use, j'en peux plus. Et c'est dur, vous savez, de se faire agresser par son fils...
Ca lui ferait du bien, et à moi aussi, qu'il aille dans un centre spécialisé. J'ai demandé un placement en IME, mais on m'a prévenu que c'était des années d'attente. Du coup, ils envisagent de le mettre au collège, en sixième, mais c'est certain qu'il sera perdu là-bas."

Je prends les références de l'IME, de la MDPH, etc., pour des courriers d'appui.
Idem, le matin, avec Hélène, pour une entrée en IM-Pro.
Et la semaine d'avant, c'est Isabelle qui m'avait alerté.
Il manquerait 825 places, il paraît, rien que pour la Somme, dans les établissements spécialisés.
Alors, face à la pénurie, c'est la course au piston, la compétition des galères et des misères.

En sortant de l'immeuble, j'allume la radio dans ma voiture.
Je me gare à l'ombre pour écouter Macron à Versailles.

Il grandiloque sur "l'éthique de la responsabilité", "la fidélité à notre histoire", "une certaine idée de l'homme", etc. Mais dans ce concours de platitudes, nous dit-il quel est le prochain progrès, humain, social, qu'ensemble, nous allons accomplir?
La réduction des déficits, soit.
Un PSE à l'Assemblée, OK.
Rien, je n'entends rien qui réponde aux douleurs de Hélène, Isabelle ou Laetitia.

Si, dès cet été, il en faisait sa priorité, oui, ces ordonnances-là, je les voterais vite fait.