Maltraitance ferroviaire

Gare du Nord (Paris), vendredi 8 décembre.

« Amiens. 5 minutes de retard. »
L’information clignote sur les tableaux d’information, gare du Nord. Aucune voie n’est affichée, on attend debout à l’entrée du tunnel.
« Amiens. 10 minutes de retard. »

Comme moi, sans doute, ils ont couru d’un RER à l’autre, grimpé les escalators à la va-vite, pour ne pas rater les correspondances.

« Amiens. 15 minutes de retard. »

Hier, déjà, un caténaire a cassé, c’était la grosse pagaille, trois heures de blocage. Aujourd’hui, c’est simplement la pagaille ordinaire.
« Amiens, 30 minutes de retard. »


Les TGV partent, eux. C’est râpé, maintenant : je ne dînerai pas avec mes enfants ce soir, je ne leur lirai pas d’histoire au lit, je leur glisserai juste un bisou dans le cou.

« Amiens, 30 minutes de retard. »

Ca fait seize ans que je fais du Amiens-Paris-Amiens, quotidiennement, un temps, durant mes études puis mes années à France Inter, plusieurs fois par semaine maintenant, pour affaires. On est des milliers comme moi, des cols blancs, des travailleurs, des éboueurs. Mais sur notre ligne, ça devient vraiment du n’importe quoi.

 « Amiens, 40 minutes de retard. »

Je me sens maltraité, je ne peux pas m’en empêcher. Comme si la SNCF, l’Etat, s’en foutaient de nous, les employés, les galériens du train-train, les champions du métro-boulot-dodo. Autour de moi, dans ce hall bétonné, les gens sont patients, silencieux, mais ils ressentent ça, je crois bien, confusément, une sourde humiliation.

« Amiens, 50 minutes de retard. »

Enfin, la voie s’affiche.

On s’y rend.

Mais les rames sont plongées dans l’obscurité, pas éclairées.

Mais la locomotive n’est pas encore arrivée.

« Vous connaissez la cause du retard ? je demande à un cheminot en combi fluo.

-Je ne peux pas vous dire, Monsieur, je ne sais pas. »

Dans son talkie-walkie, il s’adresse à « la régie » :

« Tu sais la cause ?

-Cbhrtwuuw… Brchjka…, ça grésille dans son appareil.

-Y a eu de la casse au garage et ça a entraîné des problèmes en cascade. »

Je fais « ah bon, d’accord », mais en fait je ne comprends pas.

Je comprends qu’une petite heure de retard, c’est devenu normal.

Ma vengeance sera terrible : je ne composte pas mon billet…