« Le crâné cassé, j’ai pas reçu un appel… »

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« Je fais partie du service des eaux, égoutier. On passe la journée à lever des tampons de cinquante, cent kilos… »

Y avait manif, vendredi matin, devant l’Hôtel de ville d’Amiens.
La mairie compte, c’est statistique, un fort taux d’absentéisme, en particulier au service des eaux. Une étude de la collectivité elle-même avance, comme cause principale, « les conditions de travail ».

Ce qui n’empêche pas les élus de sortir le bâton, de taper sur le régime indemnitaire des agents.
D’où la grève.
C’est l’occasion pour nous de rencontrer des gars qu’on voit jamais, et pourtant bien visibles dans leur équipement jaune fluo.

« Je m’occupais d’une tête de débouchage dans un égout, raconte Stéphane (avec plein de précisions techniques qu’on ne comprend pas trop) mais je me suis pris l’obus en pleine tête. C’est à cause d’une entreprise qui avait injecté du goudron dedans. J’avais le crâne cassé, là (il montre une entaille sur son front), c’est encore de la guimauve.

- Oui, confirme son copain, je l’ai ramassé à terre, il saignait de partout.

- A l’hôpital, je suis ressorti dans la journée, ma sœur est venue me chercher : j’étais comme un zombie. Il a fallu que j’y retourne après, j’avais de la merde dans la tête, mal pendant tout le week-end. Mais je vais te dire ce qui m’a choqué : pendant toute ma convalescence, j’ai reçu des appels du contremaître, des collègues, mais rien de la direction. Rien.

- Et ensuite, ils ont mené une enquête sur l’accident ?

- Non, je ne crois pas. Du moins, personne ne m’a interrogé. Alors que, je viens d’apprendre, c’est la troisième fois que ça se produit. Avant moi, y en a déjà eu deux sur le carreau.

- L’entreprise qui, d’après vous, aurait injecté du goudron, vous savez s’il y a eu des sanctions ?

- On a entendu parler de rien. »

Du coup, un autre employé poursuit : 

« J’étais en train de nettoyer des égouts sur un treuil. Fallait monter un mat avec une échelle, elle a cassé en deux. J’ai fait une chute d’au moins dix mètres. Je m’en suis bien sorti : un claquage au bras, un autre à la jambe, deux semaines d’arrêt. Normalement, ce matériel, ça doit être contrôlé tous les ans, là, ça faisait au moins dix ans…

- Vous le saviez que l’échelle était fragile ?

- Bah oui, ça se voyait. Elle était pourrie. Dans la semaine après mon accident, mon échelle a disparu. Et ils les ont toutes remplacées… »

« On fait que plier, se baisser, plier, se baisser…

- Des fois vous avez mal au dos ?
- Des fois ! Pas des fois ! Tous les jours ! L’hernie que j’ai récoltée, l’an dernier, les deux mois d’arrêt, c’est quand même à cause de ça.
- Nous, ce qu’on voudrait, c’est que les personnes de l’hygiène et sécurité, les DRH, ils passent 48h avec nous. Qu’ils cherchent des méthodes pour qu’on s’use moins.
- Moi, à Paris, j’ai vu un tampon, ils les dévissent maintenant. C’est moins usant. »

Pour mémoire :
Le 22 février 2002, Hector Loubota décédait sur le chantier d’insertion de la citadelle d’Amiens, écrasé par un mur de pierres. La municipalité n’avait pas procédé à la moindre mesure de sécurité, à la plus infime analyse du bâti, à la pause de filets, etc. Comme signe de compassion à l’égard de la famille, une médiatrice fut envoyée, qui conseilla : « Mieux vaut que vous ne portiez pas plainte ».
Les Loubota n’en ont rien fait.
Et la mairie fut finalement condamnée pour cet homicide involontaire.

Avec à la clé, pour le jeune homme, une éternité d’absentéisme…