La vie qu’ils voudraient

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C’était la fête des communistes, à Longueau, ce samedi soir. J’y étais invité et je leur ai dit, d’abord, combien j’étais fier que, par leur vote (massif), ils m’aient accordé leur confiance pour les représenter, combien j’espérais dans la bataille en cours être à la hauteur de cette confiance.

Durant le repas, j’en ai profité pour circuler de table en table, pour me présenter, pour collecter leurs coordonnées, et que nos bonnes volontés se joignent. Avec cette joie que j’éprouve, souvent, à me trouver parmi le peuple.

Je voudrais ici tirer deux histoires, deux visages, un ancien et un jeune.

Celui de Maurice, d’abord, né en 1934, qui habite au « rue Maurice Thorez », au Parti depuis 1957.

«- Et pourquoi vous êtes entré au PCF ?

- C’était pendant la guerre au Maroc. Un copain, un communiste, m’a dit : ‘Tu vois le gars là-bas ? C’est un Arabe, il ne parle sans doute pas ta langue, mais il pense peut-être comme toi.’ Et il avait raison. C’est impensable, les atrocités que j’ai vues là-bas. Les légionnaires nous ouvraient la route, ils coupaient les oreilles des Arabes, ils les coupaient et ils les accrochaient aux barrières, les oreilles pendaient là… Pourtant, ces gens-là voulaient quoi ? L’indépendance, la liberté, comme nous on avait combattu pendant la guerre.

A dix ans, moi, en Normandie, j’ai connu la Résistance. On a détourné des chevaux, on les a gavés avec de l’avoine verte, les Allemands ne pouvaient plus les atteler.

- Pourquoi ?

- L’avoine verte, ça leur donne la colique.»

Maurice a voté pour moi, il m’a confié : « Parce que t’es un gars honnête. »
Comment ne pas en éprouver de la fierté, déjà, d’être choisi par un Maurice ?

Mickaël, maintenant.
La quarantaine je dirais, en costume, et que, dans ses doigts, dans ses mains, dans sa voix, j’ai senti fragile. Pas membre du Parti, il accompagnait sa belle-famille.

«- Je faisais la plonge chez Campanile, et j’en avais marre, des années de plonge, t’es dans une cage, tu vois arriver des centaines de couteaux, de fourchettes, d’assiettes, on te traite comme une grosse merde. Et puis un jour, à un barbecue, on avait bien bu, un mec me propose : ‘Je vais ouvrir un hôtel dans les Yvelines, est-ce que ça te dirait d’être mon adjoint ?’, mais j’ai pensé le mec il est bourré. Mais le lendemain, il m’a rappelé, et cette fois il était à jeun. J’ai hésité, parce que je n’avais pas les compétences, moi l’école c’était pas trop mon fort.

- Et finalement, le boulot te plaît ?

- Très. Vraiment. Et c’est mon gros souci, parce que je suis parti du lundi au vendredi, je ne vois pas ma femme. Ma vie, c’est Longueau. C’est à Longueau que j’ai ma famille, mes amis. Quand je rentre, le vendredi, quand je vois le panneau « Longueau », c’est bizarre, mais je respire. Et là, d’être loin, loin de ma femme toute la semaine, je ne supporte plus.

- Elle est là, ta femme ?

- Non, elle est aide-soignante en maison de retraite, ce soir elle est d’astreinte…

- Donc, en plus, quand tu reviens…

- Eh oui.

- Et tes enfants ?

- Je n’ai pas d’enfants, je ne veux pas, tant que c’est comme ça. Tu imagines ? Ils sauront dire « Maman », mais ils ne sauront jamais dire « Papa », parce qu’ils ne me verront pas.

- Et tu serais prêt à repartir à la plonge, pour revenir à Longueau ?

- Non. Non. Je pourrais faire les poubelles, oui, je suis prêt à beaucoup de choses, mais pas un retour à la case départ. Mais ici, du travail, il n’y en a pas.

- Tu as l’air triste…

- Bah oui. Ce n’est pas la vie que je voudrais. Mais je sais bien que les gens qui sont ici, ils n’ont pas la vie qu’ils voudraient… »

J’ai besoin de Maurice et de Mickaël, moi.
C’est mon carburant.

Pour lutter, non contre des grands concepts, la « précarité », le « libéralisme », mais pour des gens, des corps, des visages, que les causes soient incarnées.

Pour que tous les gens, dans la salle Daniel Féry de Longueau, dans toutes les salles Daniel Féry du pays, vivent un peu plus « la vie qu’ils voudraient ».