L’exemple Denis Robert

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Ce vendredi soir, j’accueille pour un débat Denis Robert.
Et j’en suis fier.
Je suis fier de le compter parmi mes soutiens.

C’est un exemple pour moi, et un exemple depuis vingt ans, depuis avant même le Centre de formation des Journalistes, qu’on peut choisir ce métier, et le pratiquer autrement, en y mettant du sien, de soi, de l’écriture, de l’aventure, en traçant son chemin buissonnier loin des autoroutes de l’information. Telles qu’il les décrivait lui-même dans Journal intime des affaires en cours : « A soixante feuillets crachés mécaniquement, sans recul et sans grâce, un journal finit par ressembler à une longue dépêche d’agence. Si des rédacteurs serviles et appliqués donnent du monde la représentation qu’on leur pré-digère à l’AFP ou à la télé, cela risque d’user le lecteur. Et, par ricochet, de tuer le journaliste. Pour se maintenir en vie, un journal doit rester sensible, réactif, innervé. »

C’est un exemple pour moi que cet auteur qui parle du monde, qui part du réel, mais sans abandon de son « moi », de son « je », avec une écriture qui se revendique comme « intime » (et nul hasard si, quinze ans après lui, je sous-titrais un bouquin "Journal intime de mes « pulsions protectionnistes »").

C’est un exemple que ce journaliste qui n’a pas abandonné sa Lorraine industrielle, et maintenant désindustrielle, qui habite toujours à Metz, et ça offre un autre regard sur « la folie du monde » qu’un Paris où se concentre la totalité des médias.

C’est un exemple, justement, lorsqu’il refuse de venir y habiter, dans ce Paris, de s’attacher entièrement à Libération, lorsqu’il en démissionne, à 37 ans, au risque de sa marginalisation professionnelle.

C’est un exemple, enfin, lorsqu’il affronte la pieuvre Clearstream, des dizaines de procès, aux quatre coins de la France, avec des banques russes en prime, un David muni pour seule fronde d’un stylo, face à un Goliath pourvu de milliards, de cabinets d’avocats, d’huissiers en rafales. Et comme si cette puissance financière, en face, ne suffisait pas, il faut que des « amis » lui tirent dans le dos : Le Monde d’Edwy Plenel, le Charlie Hebdo de Philippe Val.
Denis Robert s’est tenu debout.
Il n’a pas craqué, pas lâché.
Sa famille avec lui.
Et je me demande comment ils ont fait parce que moi, déjà, mes petits procès de provinciaux, mes ennuis judiciaires de rigolos, ça m’a miné, je tournais dingo.
C’est un héros modeste, moderne.

 Je suis fier, à ce moment-là, en pleine tourmente (je travaillais pour Daniel Mermet), je suis fier de lui avoir porté mon secours, apporté mon micro, avec sept cent mille auditeurs au bout, avec surtout nous, Daniel, moi, l’équipe de Là-bas si j’y suis, une part de France Inter du coup, qui venions lui dire : « Tu es des nôtres, on ne t’abandonne pas ». Parce qu’il y a une grande fragilité dans ces parcours, d’individus, sans institution derrière eux, et qui doivent affronter des institutions.

Je suis fier, à cet instant, de m’être rangé à ses côtés.

J’en ai d’autres, des « exemples », dans le journalisme (de François Cavanna à Serge Halimi), et en dehors (de Jean Jaurès à Maurice Kriegel-Valrimont). C’est mal vu, souvent, d’avoir des « exemples » ou des « modèles ». Quand on cite des grands noms, ça paraît prétentieux. Ou alors, on vous soupçonne d’imitation.
C’est ne rien comprendre.
Ces exemples, dans votre tête, ça vous dit, ça vous répète, que d’autres, avant vous, n’ont pas cédé, pas reculé, à observer leurs choix, leurs voies, à ne pas rejoindre le troupeau commun des intellectuels, à ne pas non plus sombrer dans la folie de l’isolement, à chercher après d’autres un chemin. Bref, ça vous aide à vous tenir fiers et droits, quand il y a, autour, tant de motifs, tant d’encouragements, à vous avachir, à vous ramollir, à vous faire plier l’échine.