IME d'Abbeville : "Qu'est-ce que mon fils s'épanouit là-bas !"

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Dans ma tournée abbevilloise, hier mardi, entre les hospitaliers et le fromager, j’ai rencontré, le midi, entre les frites et l’île flottante, des parents d’enfants handicapés.

Y avait Sandrine, Catherine, Mickaël, Nadia, mais je vais faire comme s’il s’agissait d’une voix unique, tant les histoires se recoupent, tant les douleurs se ressemblent. (Et puis après, je politiquement commenterai.)

« C’est déjà assez lourd d’avoir un enfant handicapé, de l’admettre, de l’accepter, on a tous les rendez-vous médicaux à côté, l’orthophonie, la kiné, le pédo-psy, et en plus il faut lutter, toujours, tout le temps, pour lui ‘trouver une place’… Moi, au début, je me disais : ‘L’IME, l’institut médico-éducatif, jamais il n’entrera là-dedans ! Je veux pas qu’il vive au milieu des handicapés !’, et puis après, on lutte pour lui trouver une place…

Le gros souci se pose à l’école primaire. Ils ont douze, treize, quatorze ans, et ils restent là, au milieu des petits. Ses frères rentrent au collègue, au lycée, et lui demeure là, à l’arrêt. Pour le mien, c’était une souffrance : il dormait mal, il mangeait ses crayons, il faisait de l’eczéma… C’est dur de voir son fils malheureux, comme ça. ‘Je vais quand même pas rester ici toute ma vie !’ il répétait.

Et quelle solution propose l’Education nationale, finalement ? De le faire entrer au collège ! On vient de vous dire que, pour le français, il avait un niveau CE1, CP pour les maths, et ils veulent le faire entrer au collège ! ‘On l’a réévalué, ils annoncent soudain, en fait on l’a un peu sous-estimé…’ Tout ça pour qu’il y ait des dizaines de familles en liste d’attente pour l’IME.

Ou alors, leur grand mot, c’est l’ ‘inclusion’. Il ne faut pas mettre les enfants dans des établissements à part, il faut les garder dans le système normal, etc. Pourquoi pas, en théorie, mais ça dépend des cas, des handicaps, c’est pas adapté pour tout le monde. Là, ils en font un noble principe moral, général, mais pour mieux masquer leurs désirs d’économies.

On m’a conseillé de l’envoyer en Belgique, vous vous rendez compte ? A la frontière belge, y a un tas d’instituts, comme ça, c’est la France qui paie. Les ambulances font le tour des familles, et les gosses partent pour une ou plusieurs semaines… Comment on peut accepter ça ? Qu’on exile les handicapés, juste parce que l’Etat se refuse à investir un peu ? En France, au XXIème siècle, dans la cinquième puissance économique mondiale !

Enfin, nous, à la place, on s’est appelés avec Sandrine, et on a monté ce collectif. On a organisé des rencontres à Abbeville, à Amiens, on s’est montrés dans la presse, on a alerté l’ARS, les députés, et on a les chiffres officiels : rien que dans la Somme, il manque 865 places dans les établissements spécialisés, pas seulement les IME, mais aussi dans les ESAT, les établissements pour adultes.

Après trois ans, nos enfants ont fini par entrer à l’IME d’Abbeville. Et c’est d’autant plus rageant que, lorsqu’ils y sont, c’est formidable : qu’est-ce qu’il est épanoui, là-bas ! Le matin, maintenant, quand il se réveille, il a envie d’y aller. Il me parle de ses copains, de Yaya, de Gaël, etc. Il revient, bon, ce sont des choses simples, mais il me dit : ‘Qu’est-ce que j’ai bien mangé à la cantine !’ Ou alors, il envisage un avenir, il annonce ‘Quand je serai grand, je serai vétérinaire’, bon, c’est évidemment illusoire, mais au moins on sent une envie, d’être avec des animaux, on va chercher. Ils ont tellement des activités, par petits groupes, de théâtre, de piscine, un mur d’escalade, que j’ai entendu des enfants ‘normaux’ : ‘Moi, l’an prochain, je veux aller à l’IME !’ »

Comme promis, je vais politiquement commenter :

D’abord, dire ma joie de rencontrer des gens en colère, debout, en lutte. Quand, dans mon ordinaire de candidat-reporter, je me débats trop souvent dans un océan de résignation, la peur qui s’est infiltrée dans les cœurs. Y a de l’énergie chez Sandrine, Catherine, Mickaël, Nadia, et il leur en faut pour surmonter les obstacles.

Ensuite, j’ajouterais que ce sont des « pionniers ». Très longtemps, comme ils l’énoncent, les handicapés furent des « enfants de la honte, que l’on cachait dans les familles ». Maintenant, « on n’en a rien à foutre, on a des droits : nos enfants et nous-mêmes ne sommes pas des sous-citoyens ! » Mais comme tous les « droits », ils ne sont pas donnés : ça s’arrache, ça se conquiert, face à toutes les compatissantes autorités (politiques, administratives).

Enfin, la difficulté est renforcée, pour ces pionniers, par la « contrainte budgétaire ». Comment conquérir de nouveaux droits dans une période où, au contraire, tous les budgets sociaux sont resserrés ? Où les gouvernements privilégient les vaines exigences du Medef (les 22 milliards gaspillés chaque année du CICE, toujours, je le martèlerai jusqu’à ce que ça rentre dans vos caboches !) plutôt qu’un plan d’investissement dans la santé, dans l’éducation, l’écologie, dans les associations ? Avec des parlementaires qui valident ça à Paris tandis qu’ils reviennent pleurnicher ici…

Alors voilà mes premières idées, comme député :

  • S’opposer, et fermement, à ces budgets de régression. Si cette condition n’est pas remplie, toutes les démonstrations de sympathie, ensuite, ne sont que fumisterie.
  • A l’intuition, comme ça, je verrais bien une commission d’enquête sur l’exil belge, histoire de bien montrer l’absurdité du truc : aujourd’hui, on préfère financer des centres et des emplois en Belgique plutôt que sur notre territoire !
  • Ces parents évoquent la « maltraitance institutionnelle ». J’ai rencontré la même expression avec les personnes âgées en EHPAD, ou les malades psychiatriques en HP : les soignants regrettent de participer, malgré eux, à cette « maltraitance ». Alors je dirais : « maltraités de tout le pays, unissez-vous ! » Et je proposerais une réunion qui rassemble tout ça (on verra bien si une force collective en sortira…).
  • Evidemment, si les familles le souhaitent, je sortirai mon écharpe aux manifestations qu’elles organiseront.

Pour conclure, et comme ni Sandrine, ni Catherine, ni Mickaël, ni Nadia ne connaissaient ça, je voudrais leur offrir, ici, une chanson, magnifique, de Lynda Lemay : « Ceux que l’on met au monde. » Ca va les faire chialer, sans doute, mais pas seulement de tristesse, d’émotion aussi, peut-être, à l’écoute de cette œuvre, de se dire : « Cette femme a su nous exprimer ! On n’est pas tout seuls ! On nous a compris ! L’humanité existe ! » Bon bon, j’arrête de bavarder et voilà :

 


    commented on IME d'Abbeville : "Qu'est-ce que mon fils s'épanouit là-bas !" 2017-04-20 09:47:28 +0200
    Bonjour,
    Tout d’abord je note une légère contradiction puisque l’article parle d’épanouissement et le commentaire de
    “maltraitance institutionnelle”…

    Sinon, la situation est effectivement la conséquence du manque budgétaire organisé. Par mon ex institutrice en IME, le SNUI-FO avait beaucoup travaillé sur la question, ayant compris que derrière la loi d’inclusion des enfants handicapés se cachait le sabordage de l’éducation spécialisée. Grosso modo, un élève dans ces structures “coûte” 3 fois plus qu’en école classique. L’argument moralisateur dont il est question dans l’article était aussi retourné contre les contestataires : “Quoi, vous critiquez cette loi ? Vous êtes contre l’insertion des enfants handicapés !”
    À noter qu’à l’origine la loi portait le nom du politique et de la pédopsychiatre qui avaient porté le projet, et que la seconde a demandé qu’on retire son nom, au vu de l’usage détourné fait de cette loi.
    Concernant les enfants en situation de handicap réellement inscrits à l’école et bénéficiaire d’un PAI, selon mon expérience très partielle, il faudrait un médecin extérieur à l’école pour juger du suivi car le médecin scolaire semble avoir tendance à tenir beaucoup compte des attentes de ses collègues enseignants, jusqu’à anticiper des difficultés de soin qui, en pratique, ne se posent pas.
    Merci. Bon courage.