Ruffin censuré aux Echos (Bernard Arnault)

Les Echos censurent jusqu’à mon port de cravate parce que, soi-disant, je passerai « le plus clair de mon temps à dénigrer ce journal ». Bon, d’abord, j’ai vraiment plein d’autres choses à faire dans la vie qu’injurier la gazette de Bernard Arnault. Mais est-il si insultant de la considérer comme un quotidien patronal ? 
Ensuite, en tant que lecteur régulier, je suis, comme on l’imagine, immensément peiné de cette censure. Je considère en effet qu’il ne reste plus, aujourd’hui, en France, que deux quotidiens marxistes, l’Humanité et Les Echos. Les deux seuls à mettre à leur Une, chaque année, les dividendes versés aux actionnaires du CAC 40 ! Evidemment pas pour en tirer les mêmes conclusions…
J’en profite pour renouveler mon invitation à débattre avec Dominique Seux, qui se débine jusqu’ici.

Par Michel Broué : "Il y a quelques années, on m’avait demandé d’assurer une chronique dans Les Echos. Autour des mathématiques, environ tous les deux ou trois mois. J’en ai publié vingt, en toute liberté, sur les sujets de mon choix, avec la seule contrainte de remettre un texte d’au plus 2100 signes caractères compris.

J’ai envoyé la vingtième jeudi dernier, pour parution ce lundi. Elle faisait 2096 signes caractères compris. Le responsable de la rubrique s’en est déclaré, comme à son habitude, tout à fait satisfait, et m’a proposé comme titre « un matheux à l’assemblée », ce que j’ai accepté. J’avais écrit la chronique en réaction à l’apostrophe de Mélenchon adressée aux intellectuels, chercheurs, et au « matheux ».

La chronique se terminait par des considérations de Guy Debord sur le style (« on est facilement devenu coupable d’avoir du style »), et se concluait par la phrase suivante :

« J’espère de tout cœur que l’Assemblée Nationale acceptera la lavallière de Villani et la non-cravate de Ruffin. »

La chronique vient de paraitre. Amputée de cette dernière phrase. Amputée, sans m’avoir consulté, ni même informé. Je ne m’étendrai pas sur le caractère complètement inhabituel de ce comportement, ni sur sa grossièreté. Mais le pourquoi me taraude.

Bernard Arnault, propriétaire des Echos, était le sujet principal du film « Merci Patron » qui a rendu célèbre Ruffin. Serait-ce qu’il est interdit, dans un journal possédé par Bernard Arnault, de faire référence avec un égal respect à Cédric Villani et à François Ruffin ? Ou qu’un membre de la rédaction se sente obligé de l’interdire ? Est-il possible que là soit la raison de cette coupe ? Sérieusement ?

Mais sinon ?

P.S. Après avoir rédigé ce billet, je reçois à l’instant, du rédacteur en chef, une réponse à ma protestation envoyée dès ce matin. Il y écrit :

« [•••] J’ai en effet pris la liberté de couper cette phrase pour la simple raison suivante : François Ruffin passant le plus clair de son temps à dénigrer notre journal dans des termes qui ne sont pas de l’ordre du débat — légitime — mais systématiquement caricatural, nous nous efforçons de faire le moins de publicité possible à ce personnage. Je reconnais que j’aurais dû vous en avertir. [•••] »

Je pense donc avoir le droit d’écrire en conclusion, comme je le fais parfois ailleurs : « C.Q.F.D. ». "


 

Le Parisien : "Ruffin, épisode 2"

Puisqu'on y est, on relaie également un communiqué des syndicats des journalistes du Parisien (le deuxième quotidien de Bernard Arnault), qu'ils ont tout simplement intitulé : "François Ruffin, épisode 2"... :

"Les organisations syndicales de journalistes SNJ, SGJ-FO et SNJ-CGT du Parisien Aujourd’hui-en-France ont, à leur demande, rencontré hier en début d’après-midi le directeur de la rédaction Stéphane Albouy. Elles avaient été alertées le matin même du retrait d’une vidéo de format «LP Plus» du site leparisien.fr, de la plateforme de partage de vidéos Dailymotion, et de la page Facebook du Parisien.

Cette vidéo, mise en ligne mardi soir après 19 heures, mettait en scène François Ruffin, nouveau député élu de la Somme (La France Insoumise) et réalisateur du documentaire « Merci Patron ! » (épisode 1 !). Elle a disparu des écrans à la suite de l’intervention directe de Stéphane Albouy dans la matinée d’hier. «Ce n’est pas une vidéo, c’est un clip de campagne, a justifié le patron de la rédaction face aux représentants syndicaux, invoquant un « manque d’aiguillage et de recul » mais aussi « aucune prise de distance». «Elle n’a pas fait l’objet de validation et n’aurait pas été diffusée si cela avait été le cas. Je suis très à l’aise avec ma décision,» a-t-il ajouté.

Que met en scène cette vidéo et sous quelle forme ? Simplement les trois promesses annoncées lundi par le député nouvellement élu au micro de RTL, via plusieurs lignes de texte insérées au sein d’un diaporama lui-même entrecoupé de deux vidéos d’archives reprenant les déclarations du député le soir de son élection. Ce qui correspond exactement aux critères du format « LP Plus » réalisé régulièrement par les équipes de la Web TV sur l’actualité.

Cette vidéo a été initiée à la suite de la publication, en ligne, d’un papier AFP traitant exactement du même sujet sous le même angle, à savoir que François Ruffin était le premier et le seul député à formuler de telles propositions inédites.
A-t-il été envisagé de demander à l’équipe de la Web TV de modifier le sujet pour le rendre «publiable » aux yeux du directeur de la rédaction ? « Non, j’ai dit stop, nous a indiqué Stéphane Albouy, le sujet avait déjà été traité sur le Web.»
Les sujets politiques sont-ils donc incompatibles avec le format « LP Plus » ? « Je n’avais jamais vu ça auparavant, assure Stéphane Albouy, qui avoue ne pas avoir de réponse à cette question et dit « s’interroger ». Que dire alors des vidéo « LP Plus » diffusées le soir même des législatives reprenant les arguments de la candidate LFI battue de quelques voies par Manuel Valls dans l’Essonne ? Toujours en ligne. Ou encore de celle consacrée aux propos sexistes du député UDI François Rochebloine après sa défaite ? Elle aussi toujours en ligne…

Nous avons à notre tour visionné cette vidéo. Elle ne nous a pas choqué. Elle est parfaitement dans la ligne des autres vidéos réalisées dans ce format, y compris sur des sujets politiques, et sans aucune prise de position. Elle était parfaitement justifiée par l’actualité. Elle ne fait que reprendre, pour l’essentiel et en images, la dépêche AFP publié sur notre site et vient d’ailleurs, ni plus ni moins, illustrer cette dernière.

Cette vidéo, avant d’être retirée au petit matin, avait déjà été visionnée plus de 90 000 fois sur notre page Facebook. On ne peut qu’imaginer la réaction des internautes constatant sa suppression ou sa mise en « contenu privé » selon les supports… Une nouvelle fois, le directeur de la rédaction remet en cause par ce geste l’image et l’intégrité de toute la rédaction.
Comme en mars 2016, lors de la sortie de « Merci Patron », les explications du directeur de la rédaction ne nous ont pas convaincu. Il s’agit à n’en pas douter d’un acte de censure. Pire : d’une récidive de censure. En l’assumant, Stéphane Albouy fait sans doute preuve de courage mais engage dans le même temps la responsabilité et la crédibilité du journal.
A la fin de notre entretien, évoquant la possibilité d’un communiqué, Stéphane Albouy s’est interrogé sur sa pertinence et sur la possibilité de «jouer contre son camp». Force est de constater que malheureusement, le directeur de la rédaction a choisi le sien. Et que ce n’est pas le nôtre…"