L'armée de l'ombre

On est une petite quinzaine, ce soir, à L’Etoile, dans le salon de Miguel.

Y a des déçus du Parti socialiste.

Des sympathisants, des militants, des encartés.

De tradition, même, de pères en fils et filles.

Et  l’une qui me glisse, comme ça, à la fin, en même temps qu’elle me claque une bise, qu’elle éprouve un sentiment de « trahison », presque, à me soutenir, mais qu’il le faut, qu’elle va le faire, qu’elle le veut, que ça fait longtemps qu’elle n’a pas voté « pour », pour quelqu’un, pour quelque chose, et non « pour le moins pire ».

Ils disent pareil, les autres, plus ou moins, Cédric qui vient poser les vitres au local, Hubert avec ses visseuses pour le placo, un formateur barbu dont j’ai oublié le prénom (faut que je relise les fiches). Et Brigitte, secrétaire, qui quartier Saint-Leu prend tous les formulaires pour les transcrire : « Ca fait quinze ans que je ne vote plus. » Et une autre Brigitte, aide-soignante : « Moi, jusqu’ici, la politique, je ne me suis jamais engagée. »

J’ai le sentiment, confus, que nous sommes en train de lever une armée de l’ombre, des silhouettes qui sans bruit s’étaient éloignées de la gauche. Moléculairement, on fait ça, un par un, dix par dix, reconquête du terrain une âme après l’autre, les ranimer, leur rendre espoir. Et ne pas, à mon tour, les décevoir.

Quel contraste, quand même !

Quel contraste avec, cet automne, quand je songeais à y aller, à partir à la bagarre, à entrer dans l’arène électorale : j’y songeais, oui, mais presque avec honte. J’en parlais à demi-mot, en marmonnant, avec des circonvolutions, comme on avoue une maladie de peau, ou sa passion pour Mylène Farmer : « Ben peut-être que, enfin faut voir, mais il se pourrait bien que », et à ma surprise, en face, les encouragements des copains, de Romain par exemple : « Mais oui mais vas-y ! » Et ils ne disent pas seulement « vas-y ! », ils sont là, autour, semaine après semaine. C’est comme si ça catalysait un désir flottant, cette campagne, une énergie diffuse, que ça se figeait sur un objet, que ça lui fixait un but.

J’ai cette certitude, maintenant : nous allons vivre des grands moments. Nous allons faire des belles choses, étonnantes, inédites à l’échelle d’une campagne locale, qui laisseront des souvenirs dans nos esprits et dans d’autres. Et c’est déjà pas mal, dans la vie, de ne pas s’emmerder !